LES LIMITES DE LA COMMANDERIE DU BIEN DANS LES INTERPRETATIONS CORANIQUES

Marika El Haki

« Amir bil ma’rouf wal nahi ’an al Munkar », commander le bien et interdire le mal. Chaque musulman se voit en charge cette obligation et y participe selon sa place dans la société, selon son statut et selon ses moyens. C’est Dieu qui exige de tout musulman d’interdire le « mal » et de commander le « bien » . C’est surtout l’obligation qui doit être portée aux cœurs des croyants : « Que surgisse de vous une Communauté qui appelle au Bien (bonheur : khayr), ordonne le bien (le convenable, mar’uf) et interdise le mal (blâmable : munkar) : ce sont eux les triomphants [1]». Mais comment, de manière cohérente avec la Volonté de Dieu, ordonne-t-on le bien et quelle valeur pour ce « bien » ?  Qui a le droit d’agir et quelle action entreprendre ? Le  problème existait déjà du temps du Prophète, un Hadith le prouve : Comment ordonne-t-on le bien ? Par l’épée (bi’l sayf), par l’exhortation (bi’l lisân) ou seulement par désapprobation interne (bi’l qalb) ?

Ce n’est pas tant sur des questions de culte, que posent l’urgence de l’affaire mais sur des problèmes sociaux et politiques plus particulièrement sur des questions d’éthique morale musulmane. C’est cette dernière qui nous intéressera ici et qui fera l’objet de notre étude. En effet la Commanderie du bien entre dans l’éthique morale. Ses limites n’ont pas obtenu de consensus entre les savants. Dans le Coran, pouvons-nous distinguer clairement les lois naturelles des lois sociales ? Les lois sociales peuvent-elles évoluer selon les besoins de l’homme et s’accorder avec la modernité ?

I  POSITION DE LA COMMANDERIE DU BIEN DANS LA VIE DU MUSULMAN

 

1.    La Commanderie dans l’Ethique morale

 

La commanderie du bien réformera la personnalité du croyant jusqu’à pour beaucoup d’entre eux  leur comportement depuis la genèse de l’Islam. Sa charge « …c’est l’obligation pour tout musulman de ne pas laisser le mal triompher parmi eux [2] ».. Chaque musulman se revendique donc le droit d’utiliser cette obligation pour « corriger » son prochain dans tous les domaines de la vie : en morale individuelle, familiale, sociale, religieuse et étatique. M. A. Draz[3] cite un modèle de cette charge : « C’est la nécessité de se recommander mutuellement la vérité et la vertu … De rappeler à ses coreligionnaires, ce qui est droit et juste et de leur déconseiller tout comportement incorrect…La valeur que le Coran accorde à la pratique de cette solidarité morale est telle qu’il en fait le critère de la nation qui pourrait être la meilleure qui est jamais existé sur terre » [4].

La solidarité des croyants est assimilée à celle du corps humain ou toute les parties se ressentent de la douleur d’un seul organe et coopèrent à sa défense. Ce Hadith illustre l’idée d’une umma[5] dans le verset 10 de la sourate 49 : l’Islam est une religion mais aussi une fraternité.

 

2.    La position de la commanderie du bien en politique

 

A l’époque ommeyyade le khalifa devenait une dynastie héréditaire et monarchique, que le pouvoir avait été pris par cette dynastie aux dépens de ‘Ali, gendre du Prophète. La conséquence en a été la grande discorde (al fitna) et a provoqué de vives oppositions par les partisans de ‘Ali en créant de nombreuses dissensions au cœur même de la communauté musulmane. En cas d’oppositions vives avec le pouvoir, la sourate al Hujurât 9, demande, la conciliation et le dénouement des conflits avec justice. Dès le IIe siècle, ‘Abdallah b. al Mubârak définit  juridiquement, pour la première fois, les sunnites comme ceux qui rejettent l’insurrection dans tous les cas, que le khalife soit pieux ou non. Ainsi les juristes ne s’occupaient plus de savoir qui était dans le cas particulier d’une résistance légitime. Tous ceux qui s’opposaient aux pouvoir étaient des bughât (rebelles). Le gouvernement devait donc avoir le monopole du pouvoir et la prise en compte de la résistance dans le monde musulmans est, depuis, restée bien mince. La grande majorité aujourd’hui, sunnite, obéit au « principe d’obéissance » (pourvu que le souverain n’empêche pas la religion de s’épanouir) et évite la discorde qu’ils ont assimilé à la grande. La mémoire collective des sunnites se rappelleront la fatwa de ces juristes. Ils pratiqueront leur religion sans se rebeller contre leurs souverains même si ceux-ci sont injustes. Qu’en est-il alors d’un autre Hadith qui dit « pas d’obéissance à un être créé à l’égard du péché ! »?

3. Principes moraux ou règles organisant des systèmes politiques et sociales

 

La shura, reconnue par l’ensemble des musulmans comme un principe de consultation et la Ta’a, principe d’obéissance, sont des lexiques tirés directement du Coran et qui indiquent des vertus morales. Leurs applications dans les faits ne sont pas expliquées dans le Coran explicitement. Ali Abdelrraziq[6] nous raconte que les théologiens ont déchiffré certains textes coraniques et Hadith afin de faire face à des situations  vécues. Il affirme : « Le résultat qu’ils obtiennent, parfois en forçant le texte à l’extrême, ils le considèrent comme contenu dans les textes  fondateurs et  donc comme faisant partie des obligations ou devoirs religieux imposées à tout croyant. » C’est ce qui explique que les musulmans croient que l’islam offre un système politique avec une véritable Constitution définissant l’Etat islamique. Ali Abdelrraziq ajoute que les théologiens ont, autrefois, majoritairement donné la primauté au principe d’obéissance envers les gouvernements « au point d’en faire la règle de base de constitution de l’Etat islamique ». C’est ainsi qu’ils ont limité la shura pour favoriser l’obéissance aux souverains, la ta’a.

L’homme musulman pourrait-il, par son statut de Mukallaf, éviter de se référer à des « fouqaha » pour des questions relevant de la conscience humaine ? L’élaboration des cinq catégories juridiques (ahkam) pour qualifier les actes[7], ne risque-t-elle pas de semer la confusion pour ceux qui s’en référent ? Entre bien, mal, haram et halal, ne craignent-ils pas de vivre au quotidien une éthique morale de l’interdit ?

II    LOI MORALE NATURELLE OU LOI DIVINE POSITIVE ?

Il n’existe aucun texte coranique qui présenterait une liste exhaustive, en un seul bloc, la Loi morale, comme on peut la trouver dans la promulgation du Décalogue biblique de Deutéronome. Le Coran, dans son ensemble, est la Loi morale, appelé aussi Al furqan signifiant « distinction » du bien et du mal. Mais la tradition n’a pas jugé nécessaire de les répertorier selon leur importance de gravité. La difficulté repose donc sur la hiérarchisation des actes et de leurs implications directes dans les consciences. De ce fait, il n’est pas aisé de différencier les lois coraniques purement positives, destinées à un peuple, à un temps donné et la Loi morale universelle, qui serait le reflet, dans les choses et dans le cœur des hommes, de la Loi divine éternelle.

 

1.    L’orthodoxie croit en une « Loi divine positive »

 

En orthodoxie par exemple il n’y a pas de « loi naturel » mais une « Loi divine positive». Ce qui est « connu » (ma’ruf) comme convenable et ce qui est « désapprouvé », blâmable (munkar) font référence à une norme. Or toute la tradition musulmane persiste et signe pour affirmer que cette norme est la Loi divine révélée. Le Coran l’a définitivement scellée pour tous les musulmans. Le bien, que tout musulman est appelé à faire, est l’obéissance au Coran dans son entier et le Munkar, (le mal) est la transgression de cette Loi morale. Le châtiment dû aux transgressions entre dans les hudud coraniques (prescriptions légales voulues par Dieu). La notion de péché-désobéissance est déterminée exclusivement par le rapport de l’homme et de Dieu. C’est-ce  qu’on appelle « les droits de Dieu et les droits des hommes ». Si bien que l’on peine à reconnaître les lois circonstancielles des lois immuables (mu’ad wa qadim), les lois sociales des lois naturelles. Nombre de théologiens (ou Mutakalimun) hésitent à énumérer les fautes morales les plus graves. Il sont frileux d’opérer les possibles aménagements de la Loi en faveur du changement désiré par l’homme, en fonction du temps et du lieu. C’est  pourquoi, de nos jours, nombre de réformistes prônent l’aggiornamento des « ahkam » (statuts juridiques) relatifs aux versets circonstanciels[8].

En revanche, chaque savant s’est évertué à débattre de la morale éthique par des Traités, se complétant plus ou moins. Ces Traités éthiques n’ont malheureusement pas fait l’objet d’une idée bien arrêtée de ce qu’est véritablement la morale musulmane en comparaison des juifs et des chrétiens avec le Décalogue.

 

2.    La science des Akhlâq

Des savants tels al Ghazali[9], Mawardi[10] ibn Hazm[11], se sont versés à la Science des Akhlâq[12]: Le terme arabe lui-même signifie “dispositions innées ». Cette science a eu le mérite d’avoir exigé une réflexion proprement rationnelle sur les problèmes éthiques.

En voici deux extraits : al Ghazali enseignait que les Akhlâq permettent de « définir les caractères et les éléments moraux constitutifs de l’âme ainsi que les moyens de les modérer et de les contrôler ». Pour al-Shirwânî, « c’est la science des vertus et des moyens de les acquérir, des vices et des moyens de s’en préserver. Elle a pour objet les dispositions innées, les vertus acquises et l’âme raisonnable dans la mesure où elle en est affectée ». Mawardi, dans son traité morale, reprend presque à l’identique la division des quatre vertus cardinales selon Aristote (prudence, tempérance, force, justice) en développement l’argument du juste milieu. Chaque vertu se situant entre son excès et son défaut et s’interposant entre deux vices opposés. Par exemple : « le courage, un juste milieu entre la témérité et la lâcheté … ». Voilà donc les vertus d’Aristote en accord avec le Coran ! : « Nous avons fait de vous une communauté éloignée des extrêmes pour que vous soyez témoins à l’encontre des Hommes… ».[13]

Ahmad Amin[14] dans son fajr al islam[15] (aurore de l’islam), donne la description du musulman idéal : « être fidèle à la promesse donnée; être constant dans les, adversités, pratiquer l’équité avec ceux qu’on aime et ceux qui nous répugnent, pardonner quand cela est possible, être sobre, sans exagérer pourtant… Dieu ordonne l’Equité, la Bienfaisance, et la Libéralité envers les proches. Il interdit la turpitude, l’acte blâmable et l’insolence » …« Pratique le Pardon. Ordonne le Bien. ».

Il existe pourtant un autre sens tiré du Coran du « bien » et du «mal». En effet, les philosophes musulmans (falasifa) utiliseront plutôt les termes de bonheur et malheur dans leur doctrine.

3)   Khayr et Sharr (bohneur et Malheur).

 

Au cours des siècles, on a interprété le texte coranique tantôt au sens morale ontologique et tantôt au sens du bien et du mal dans le sens sociale parce que les deux notions y figuraient.

Au sens ontologique on trouve dans le Coran le terme khayr signifiant le bien, le bienfait et le bonheur, comme don de Dieu. Sa discordance sharr signifiant le mal et le malheur. Le verset coranique dit: « l’homme ne se lasse point d’appeler le bonheur (khayr) et si le malheur le touche, le voilà désolé et désespéré »[16]. On les retrouvera encore ailleurs dans le coran : « Qui aura fait le poids d’un atome de bien (khayr) le verra ; qui aura fait le poids d’un atome de mal (sharr) le verra »[17].

La seconde notion est tirée plus spécifiquement de la morale sociale avec les termes coraniques de ma’ruf  et de Munkar.

4) Ma’ruf et Munkar

Le ma’ruf  est ce qui est connu comme étant conforme à la loi de Dieu. Alors que le mal : le Munkar, l’odieux s’oppose au bien. C’est  le blâmable, que Dieu interdit à l’homme de faire, car il corrompt sa vie privée et publique. C’est au contraire rechercher le bien conforme à la Loi et l’accomplir, que le musulman s’inscrit dans la umma et participe à « la réforme des mœurs » ou à « la reforme des choses mauvaises ». Les versets coraniques abondent et donnent un aperçu de la morale sociale islamique qui sont un des fondements même du statut du musulman par rapport à la communauté : « Vous êtes la communauté (umma) la meilleure qui ait surgit parmi les hommes, vous commandez le bien (mar’uf) et interdisez le mal (munkar)» [18]

Enfin, voici d’autres versets qui comportent les deux sens : « ils croient en Dieu et au dernier jour, se hâtent dans les œuvres de bien (khayrât) ils sont parmi les vertueux » et « Que surgisse de vous une Communauté qui appelle au Bien (bonheur : khayr) et, commande le bien (le convenable mar’uf) et interdire le mal (blâmable : munkar) »[19].

Le fondement même de la moralité a été et continue d’être débattu par toutes les écoles de pensée. Selon les écoles, l’une ou l’autre notion a été mise en avant.

III    LES DIFFERENTES INTERPRETATIONS DE LA DEVISE DU COMMANDEMENT DU BIEN ET DU REJET DU MAL

Nous ne pouvons pas citer ici toutes les doctrines des différentes écoles de pensée qui se sont appropriées la devise de la commanderie du bien, c’est pourquoi nous nous limiterons à quelques unes qui ont été mises en avant par ses implications sur le pouvoir politique.

1)   Les falasifa et le determinisme

 

Les philosophes classiques ont utilisé les lexiques Khayr et sharr au sens de loi morale ontologique[20]. Il allait de soi, pour ces philosophes de la première heure, que la rétribution des actes, récompense et châtiment, incombe à Dieu mais ne se fera que par pure nécessité. L’homme, émanant de la création, est soumis à la toute puissance de Dieu. Il les a créés selon un mode de nécessité voulue par Lui. D’une nécessité physique. Il existe donc pour les philosophes un bien et un mal intrinsèques. Par contre ils nient toute liberté vraie de Dieu et des hommes. On comprend aisément pourquoi les philosophes ont été critiqués. Après leurs heures de gloire, ils n’ont pas pu continuer à briller car ils étaient considérés avec méfiance par les milieux religieux. C’est en particulier Al Ghazali qui les critiqua sévèrement et qui marqua le déclin de la philosophie hellénistique. Averroès tenta de redonner un souffle en défendant la philosophie des autodafés injustes envers elle. Il  usa d’un aristotélisme authentique mais cela n’a pas suffi à éviter leur disparition. Les spéculations philosophiques entrèrent dans le Kalam, uniquement avec sa forme spéculative autorisée par les ash’arites.

 

2)   La guerre des Kalam entre Ash’arites et Mu‘tazilites

La position ash’arite qui fait figure d’orthodoxie, dominant longtemps la pensée musulmane, était basée sur la réfutation d’un bien ou d’un mal naturel ou ontologique[21]. A l’opposé, pour l’école de pensée mu’tazilite, plutôt « pieux croyants » que rationalistes, proclamait qu’il existe un « bien » naturel et  un « mal » naturel. La condition pour les reconnaître : la raison. C’est le libre arbitre qui conditionne sa responsabilité. Cela suppose la liberté. Les Mu’tazilites faisaient de la raison (’Aql) le leitmotiv de leur démonstration et le critérium de la Loi. L’homme est « créateur de ses actes » par un pouvoir (qudra) que Dieu a crée en lui.  Tandis que les Ash’arites, leurs principaux adversaires, répondaient que c’est Dieu qui crée les actes en l’homme. Les choses sont bonnes ou mauvaises parce que c’est Lui qui les a décrétées. Pour sauver la transcendance divine, les ash’arites diront encore qu’on n’interroge pas Dieu sur ce qu’Il fait. Les Mu’tazilites rétorquèrent : « même si Dieu infini et tout puissant, dans son omniscience, connaît les actes de ses créatures, sa Toute-puissance, ne prend pas part directement aux actes humains. ». Ils affirmaient donc, qu’il est faux de croire que les actions bonnes ou mauvaises sont telles parce que Dieu les a décrétés ainsi. Dieu les prescrit en raison du bien fondé sur les actes d’obéissance. En réalité selon les mu’tazilites, c’est par le caractère méritoire des actes et parce qu’ils sont bons que Dieu les prescrit[22]. On peut noter qu’ils reprenaient volontiers les termes philosophiques grecs de hasan et qabih (beau et laid) que l’on retrouvera plus tard chez les philosophes occidentaux.

Tout repose donc, sur le principe Mu’tazilite de la « Justice divine » (‘Adl), axe central de leur doctrine -en opposition défensive de la prédestination des Jabarite-Hanbalites-[23]. N’ont-ils pas introduit dans leur doctrine le cinquième principe : « commander le bien et interdire le mal »[24]?.

Il faut bien dire que la commanderie du bien des Mu’tazilites met l’accent sur l’Imamât à propos de sa responsabilité vis-à-vis de ses sujets. Ils reconnaissaient au  peuple le droit de destituer tout dirigeant qui ne respecte pas cette éthique morale. Les Mu’tazilites s’appropriaient cette devise à leur début, lorsqu’ils se situaient en opposition au pouvoir. Lorsqu’ils accédèrent au pouvoir à l’époque Abbasside, ils lui donnèrent un autre sens, celui pour le gouvernement d‘ « ordonner le bien et interdire le mal » conformément au Livre de Dieu et à la sunna de son Prophète.[25].

D’autres groupes, plus radicales que les Mu’tazilites dans leurs oppositions aux pouvoirs, se sont appropriés cette même devise. Ce sont les Râfidites.

3.   Les Duodécimains (Chiites) anciennement les Râfidites

Les Rawâfid ou râfidites étaient des Imamites, partisans de ‘Ali; les Duodécimains (ithnâ ’achariyya) sont devenus par la suite et jusqu’à nos jours, majoritaires chez les Chiites . A cause de leur théorie du refus des trois khalifes qui succédèrent après la mort de Muhammed[26], les Râfidites s’étaient octroyés la devise de ‘amir bil Mar’uf wa nahi ‘an al Munkar par soucis plus que les Chiites de se réclamer du « Livre de Dieu et de la sunna de son Prophète ». Mais il faut bien faire la distinction : les Râfidites, au départ, étaient des groupes de résistance qui avaient leur propre idéologie qui n’avait rien à voir avec les Chiites en tant que tels. Leur propagande se basait tout particulièrement sur cette éthique morale.

D’autres, plus « soft » se sont efforcés de concilier les pensées mu’tazilite, ach’arite et philosophique. C’est Fakhr al dîn Al Râzi qui incarne le plus ce syncrétisme, sans toutefois le revendiquer, il était, comme le souligne Roger Arnaldez, un conciliateur incontestable des trois doctrines.

4)   Fakhr al Dîn Al Râzi : conciliateur incontestable entre acharisme, philosophie et mu’tazilisme

Fakhr al Dîn Al Râzi rejoint la pensée Mu‘tazilite sur la notion de liberté, malgré sa tendance prononcée ash’arite, il reste plus nuancé que ces derniers. Il démontre par une réflexion purement philosophique que l’homme « auquel s’adressent les commandements et la conduite, n’est pas une pure nature mue par des réflexes de peur des châtiments ou d’espérance des récompenses, mais une personne qui adhère par un acte spirituel aux valeurs essentielles qui constituent l’être que le Créateur lui a donné… ». Al Râzi semble donc trouver en la liberté humaine, la logique suivante : la crainte « taqwa » détermine les actions de l’homme envers son Seigneur. « Le Coran est guide des hommes qui craignent Dieu ». C’est la toute confiance en Dieu. L’adorer lui seul et ne rien lui associer[27].

Ainsi donc, La notion du « bien » et du « mal » n’est en fait qu’une question d’exégèse et diffère selon les écoles musulmanes. La « moralisation des moeurs », depuis la genèse de l’islam, s’est présentée comme un rempart à des actes blâmables mais aussi pour servir des intérêts politiques. La commanderie du bien a été utilisée à travers les siècles -et jusqu’à nos jours- pour légitimer une propagande à des fins d’asseoir, tantôt le pouvoir des gouvernements, tantôt des mouvements dissidents « les rebelles de la communauté », (bughât). Entre résistance et obéissance aux souverains en cas de non respect des commandements de Dieu, les sunnites limiteront la commanderie du bien, à la politique de l’obéissance au souverain.

Or, une solution s’impose d’elle-même : le vote moderne équivalent de la shûrâ[28], permet aussi bien à la communauté qu’ individuellement d’user de sa voix pour élire son souverain et participer à une société meilleure et  aux réformes voulue par le peuple.

En outre une harmonisation des doctrines entre les écoles aurait été d’un précieux enseignement pour les consciences. Les Sufis qui pratiquent l’exigence morale, au-delà de la seule observance des prescriptions rituelles de la Loi, profiteraient à la umma qui doit trouver « le juste milieu ». L’Islam dans son entier doit -avec toutes « ces différences qui sont une miséricorde pour la umma »- prendre part aux débats majeurs de ce siècle. Bien des siècles ont fait couler le sang des « saints » et ont  provoqué un grand désordre dans la communauté musulmanes : la fitna (la grande discorde). La cause en est multiple : les rivalités de pouvoir et les divergences, qui rappelons le, s’opposent plus sur une conception de la religion ou la politique se mêle d’une manière intrinsèque. Le temps n’est plus aux débats sans fin sur la trinité chrétienne, le coran créé ou incréé,  Dieu s’est-il vraiment assis sur le trône ou as-t-Il une main ? Le grand défi des temps modernes exige d’élucider des problèmes plus sérieux sur les questions de polygamie, de châtiments corporels, de peine de  mort pour apostasie (riddâ), de voile islamique, d’héritage, d‘usure (ribâ)… On sait aujourd’hui que l’ensemble des musulmans sont d’accord pour reconnaître que les Hudud, les peines afflictives, (pour ne nommer que cet exemple parmi tant d’autres) peuvent être  remplacées par les  lois pénales modernisées.

Pour accomplir sa mission « du juste milieu », l’homme moderne islamique doit s’inspirer et s’imprégner des Lois universelles en parfaite adéquation avec ce que le Coran enseigne comme impératifs. Défendre la Justice, le Pardon, l’amour de son prochain, la répartition des richesses en une économie éthique, l’interdiction de la corruption, de la misère, de l’esclavage, de la maltraitance des femmes… Mais aussi reconnaître comme primordiale la défense de l’éducation, l’égalité entre sexes, race etc. sont des lois universelles que le Coran confirme il y a plus de quatorze siècles ! Tous ces principes universels sont flous ou débattus de manière apologétique[29] par les théologiens et juristes qui n’ont pas trouvé de maximes consensuelles pour rendre cohérent le message coranique avec ces lois universelles. Pourtant le Prophète (sws) a enseigné : « Recommande la pratique de la vertu morale et humaine comme la moelle véritable de la religion ». Le défi est à notre portée ! Faut-il encore que nous soyons prêts pour le grand changement : la Réforme (islah) moderne ? Car le modernisme nous y poussera sous conditions : délaisser la technique de l‘apologie défensive qui a eu pour conséquence le développement d’une casuistique sans fin. Le musulman n’occultent-ils pas les vraie questions, en se dédouanant par l’accomplissement des prescriptions religieuses, se croyant quitte envers Dieu, la communauté et lui-même ? Cette situation n’ empêchent-elle pas les consciences de se réformer ? L’illusion de croire que les « péchés » même majeurs (quand il y a repentir tawba) n’atteignent pas Dieu et ne remet pas en question le témoignage du musulman (chahada), risque-t-ils pas de mettre en péril jusqu’à l’accomplissement des  « piliers de l’islam » ? [30].

La droiture requise en Islam pour tout acte humain est l’intention du cœur et non l’acte à poser en une morale formaliste.

BIBLIOGRAPHIE

 

 

G-C ANAWATI et Louis Gardet  : Les grands problèmes de la théologie  musulmane, Librairie philosophique J.Vrin-Paris

Louis GARDET, l’Islam, Religion et communauté. Ed. Desclée de Brouwer

Henry LAOUST, les schismes dans l’Islam. Paris 1965

Josef van ESS,  Prémices de la théologie musulmane, Chaire de l’I.M.A Ed. Bibliothèque Albin Michel Idées.

Roger ARNALDEZ, Fakhr al-Dîn al-Râzî, Commentateur du Coran et Philosophe, Edition Vrin, 2002

Josef van ESS, Theologie und Gesellschaft im 2. Und 3. Jahrhundert (théologie et société aux Iiè et IIIè siècle)

 

Ahmad AMIN, Al fajr al Islam, 1929, Le Caire, Matba‘at al-i‘timâd

Mâwardî, mort en 1058 : Kitâb al-dunyâ wa l-dîn (Google Livre)

Ibn HAZM: Épître morale, Kitâb al-akhlaq wa l-siyar, (Google Livre)

Ignaz GOLDZIHER, Le dogme et la loi dans l’Islam. Ed. L’éclat & Geuthner.

Ali ABDERRAZIQ, L’Islam et les fondements du pouvoir. Ed. Paris, La découverte et Casablanca, Le Fennec, 1994.

Janine et Dominique SOURDEL, Dictionnaire historique de l’islam. Ed. PUF

Jürgen HABERMAS, Morale et Communication. Ed. Champs, Flammarion.


[1] Coran : 3, 110

[2] Coran 8, 25

[3] M.A DRAZ : La Morale du Coran, le bien ou élément morale : p113 :

[4] « …Bien plutôt entraidez-vous à la piété et à vous prémunir ; ne vous entraidez pas au péché non plus qu‘à l‘agression, mais prémunissez-vous envers Dieu… » (Coran 5, 2. et 3,110)

[5] Umma : dans le sens restreint la Communauté musulmane; dans le sens large la Communauté des croyants comprenant les  « gens du Livre » : Juifs et Chrétiens et même Sabbéens.

[6] Réformateur Egyptien musulman (1888-1966) ; Lettré, docteur de la Loi. Membre du corps des théologiens-juristes de l’Université al-Azhar, Cadi de 1915 à son exclusion en 1925 par la monarchie égyptienne après la parution au Caire de L’islam et les fondements du pouvoir, le Grand conseil des ‘Ulamâ’ lui retire alors son titre de ‘âlim (juriste-théologien).

[7] La théorie de la qualification  des actes entre dans la discipline des Usul al fiqh : Pour déterminer le bien fondé ou le mal d’un acte les théologiens les ont classé en 5 catégories juridique : la prescription obligatoire fard, l’acte recommandé (mandûb), l’interdiction formel (harâm), l’acte désapprouvé (makrûh), l’acte licite (hâlal) et l’acte licite ou neutre (mubah).

[8] La lapidation, les châtiments corporels, condamnation à mort pour apostasie etc.

[9] Abu Hamid al Ghazali (l’algazel) : 1059/1111, théologien, juriste sunnite-shâfi’ite, réformateur. Il a profondément influencé la pensée musulmane .

[10] Mâwardî, mort en 1058 : Kitâb al-dunyâ wa l-dîn (Morale religieuse et profane)

[11] Ibn Hazm : (mort en 1064). Épître morale (Kitâb al-akhlaq wa l-siyar), livre de morale et confession personnelle, proposant un idéal d’homme vertueux (fadhil),

[12] Philosophie pratique, cette science  s’est développé aux Xè et XIè s. On la trouve dans les Traités d’Akhlaq

[13] Coran : 2, 143

[14] Ahmad Amin (1886-1954), Grande figure de l’Egypte, penseurs intellectuels, azhari, de l’entre deux guerre.

[15] Al fajr al Islam, Ahmad Amin , 1929, Le Caire, Matba‘at al-i‘timâd

[16] Coran, 41: 49

[17] Coran, 99, 7 et 8.

[18] Ibid : 3, 110 et 3, 114

[19] Ibid : 3, 114 et 3, 104

[20] Khayr et Sharr : bien au sens de bonheur et sharr au sens de mal allant vers le malheur. Voir chapitre II : « loi naturel ou loi divine positive? » .

[21] Considérant que les œuvres sont bonnes que par obéissance aux prescriptions divines

[22] Cf. le Qadl, ‘Abdel Jabbâr, Mughni, vol VI, p. 85 et 86.

[23] école juridique prônant la prédestination. Le fondateur de cette école hanbalite, l »une des quatre écoles juridique  reconnues par les sunnites est Ibn Hanbal (780/855).

[24] La doctrine Mu’tazilite est basé sur 5 principes : i) Le Tawhid (l’unicité absolue de Dieu), ii) al’adl (la justice divine), iii) al Wa’d wal Wa’id (promesse et menace), iv) al Mazilatu bayn al Mazilatayn (la demeure entre les deux demeures) et v)  Amir bil Ma‘ruf wal nahi ‘ayn al Munkar (ordonner le bien et blâmer le blâmable).

[25] Josef van Ess, Theologie und Gesellschaft im 2. Und 3. Jahrhundert (théologie et société aux Iiè et IIIè siècle)

[26] Abu Bakr, ‘Omar et  ‘Ali. Josef van Ess, dans son ouvrage référencé ci-dessus, explique : « Tandis que les théologiens discutèrent sur les vertus des candidats à la succession de Muhammad, les râfidites, considéraient que tous s’étaient arrogés le pouvoir au dépens de ‘Ali. Les chiites aujourd’hui, n’ont jamais accepté le principe de l’Ijmâ’.

[27] Roger ARNALDEZ, Fakhr al-Dîn al-Râzî, Commentateur du Coran et Philosophe, Edition Vrin, 2002

[28] Consultation ou Concertation. Principe  recommandé  par le Coran  aux gouvernements pour les affaires humaines. « Ceux qui évitent de commettre des péchés graves… soumettent leur affaires à la concertation mutuelle… ». Les réformistes contemporains  justifient par la Consultations, le régime parlementaire.

[29] Apologie : défense systématique d’une position

[30] « L’acte moralement bon ou mauvais réfère à Dieu non en Lui-même, mais à sa Volonté sur les hommes telles que l’expriment ses « Commandements révélés ». Le formel de la morale musulmane touche Dieu, -selon une vue extrinsèque des rapports du Très-Haut et de sa créature raisonnable. » propos recueillis par Louis Gardet, L’Islam Religion et communauté. Ed. Desclée de Brouwer.

DIALOGUE INTERRELIGIEUX, UN GUIDE POUR LES MUSULMANS

Présentation du Livre :

 » INTERFAITH DIALOGUE A Guide for Muslims »

Edition anglaise : The Internationnal Institute of Islamic Though (IIIT)

Auteurs : Mohammad Shafiq et Mohammed Abu Nimer                                                                                       

 

1-  Biographies des auteurs :

 

Mohammed Abu-Nimer est un éminent expert du dialogue arabo-juif et de la paix en zone de conflit. Entre autres compétences d’importance, il est Directeur de l’Institut de la Paix et du Développement à l’Université américaine. Il a eu plusieurs prix pour la Paix. Publication : Plusieurs livres dont : Dialogue Interconfessionnel au Moyen-Orient.

Mohammad Shafiq est le Directeur Général du Centre d’Etude pour le dialogue interreligieux au Collège de Nazareth, à Rochester, New York. Il est Imam et participe activement dans plusieurs forums interconfessionnels. Publication : plus de 40 articles et plusieurs livres sur le dialogue interreligieux. « The Growth of Islamic Thought in North America » (amana, 1994).

2-  Présentation de l’oeuvre :

 

Rédigé par Muhammad Shafiq et Mohammed Abu-Nimer, ce livre a vu le jour dans le cadre d’un grand projet impliquant de très importantes Organisations interreligieuses telles qu’ILDC et Salam. Ces derniers ont organisé plusieurs réunions entre les principaux érudits musulmans et les chefs religieux pour aider à élaborer ce Guide. C’est une approche islamique dont l’objectif est une meilleure communication interconfessionnelle. Les auteurs exposent les problèmes éthiques et pratiques prudentes –en accord avec de nombreux versets coraniques- dont la plus importante directive coranique en la matière est « de discuter avec eux de la plus belle façon » (16 :125).  

 

 

A- LA RESURGENCE DU DIALOGUE INTERCONFESSIONNEL : Les musulmans, aux yeux des Occidentaux, portent l’image d’ennemis des autres religions. Les croisades, la Renaissance et les Orientalistes du 19è s. furent préjudiciables aux musulmans. Des mouvements de Libération et l’anticolonialisme se sont crées dans certains pays, surtout en Palestine, après la 2nd Guerre Mondiale. Les films hollywoodiens ont véhiculé une vision contraire à la vraie nature de l’Islam : Moïse et Jésus ont utilisé la lumière de la raison pour sauver les âmes alors que Mohammed a prêché avec l’épée et converti avec force. En sus, le 11 septembre, a provoqué une multitude de questions à propos de son message de paix. Cette date reste une épreuve pour les musulmans. Les arabes ont subit toutes sortes d’humiliations.  

 

B- LES OBJECTIONS DES MUSULMANS AU DIALOGUE : Certains musulmans s’opposent à toute participation par peur de créer une nouvelle religion. Ils sont sûrs que les rituels et prières communs sont une innovation. Pourtant le Coran dit que la beauté de l’humanité c’est la pluralité des communautés, sinon Dieu nous aurait formés d’une seule nation (10:99 et 5:48). D’autres pensent que ce dialogue est un appel à la conversion à l’Islam. Cela est faux. Les autres confessions seraient sur la défensive. Il n’y a pas de polémique dans ce dialogue moderne qui ne cherche nullement à créer une nouvelle religion ou l’abandon des piliers de l’Islam. Les Imams pourraient l’enseigner et ainsi réapprendre l’art de l’écoute, comprendre leurs similitudes et leurs différences à travers des discussions théologiques et philosophiques, évaluer la spiritualité des autres peuples par l’enseignement de leur histoire et travailler ensemble, avec un projet commun en relation avec la justice et l’aide humanitaire…

                                                                                           

C- REPONSE A L’OECUMENISME : HISTOIRE D’UN DIALOGUE : En 1910, a eu lieu la toute 1ère Conférence Mondiale des Missionnaires Chrétiens. Ce fut un échec en raison de leur supériorité envers les autres religions. Après la 2nd Guerre Mondiale, leurs efforts, divisés, restaient désastreux. Les Eglises y remédient en créant le Conseil Mondial des Eglises (WCC). En élaborant des stratégies actives pour travailler humainement avec les non Chrétiens, le WCC organise deux autres Conférences Mondiales, en 1961 et en 1967. Le Pape Jean XXIII, en 1962 met en place Vatican II. Ce qui aura pour finalité l’œcuménisme. Des échanges intra-religieux et interreligieux sur « le Patrimoine spirituel » débutent avec les Juifs et se poursuivent avec les Musulmans qui « croient en Un Dieu Unique et honorent tous les prophètes ». L’Indouisme est perçue, dorénavant, comme une religion à travers laquelle « Hommes et Femmes contemplent le mystère Divin » et le Bouddhisme « qui reconnait ses limites au Monde en mouvement ». L’œcuménisme est une étape majeure. Elle encourage la spiritualité et les vérités morales. Les musulmans pourraient en faire autant en se basant sur sa propre histoire qui n’est pas étrangère à ce type de dialogue. A l’instar de la communauté musulmane de Rochester de New York, ils y participeraient activement, créeraient un pont avec les autres communautés religieuses et protégeraient ainsi tous les musulmans des environs.

 

D- LES ARGUMENTS DES OPPOSANTS : Les opposants utilisent certains versets du Coran pour appuyer leurs arguments alors qu’au contraire le Coran et les Hadith confirment le dialogue entre musulmans et non musulmans. Se servant du verset (2 :120), ils condamnent tout dialogue. Heureusement, une approche scientifique de l’Histoire, révèle le contexte de ce verset : Dieu a demandé aux musulmans qui priaient vers Jérusalem, de prier dorénavant vers la Mecque. C’est dans ce seul cas que Dieu a dit que les Juifs et les Chrétiens en ce temps, ne seraient satisfaits jusqu’à ce que le prophète ne rallie leur croyance. Ce verset ne dit pas de rompre tout lien avec eux, mais les informe qu’une entente absolue est impossible. Par une mauvaise compréhension, les Musulmans accusent ces activités interreligieuses de tenter une expansion de la politique occidentale et d’éradiquer l’Islam. Cette crainte est justifiée du manque de confiance et d’endurance spirituelle. Ces déficiences proviennent d’absence d’opportunités de présenter l’Islam.

 

E- LES ARGUMENTS DES AUTEURS / INVITATION AU DIALOGUE                  

Avec le verset 3:110, le Coran appelle la communauté musulmane à devenir individuellement ou ensemble, « la meilleure communauté ». Beaucoup de Musulmans disent que le dialogue interreligieux est une possibilité que s’amenuise le devenir de « la meilleure communauté ». Ils oublient que le prophète s’est engagé lui-même par l’apport du dialogue. Le respect des « gens du Livre » n’est nullement de les aimer ou d’adorer leur religion dans le sens de devenir un seul avec les autres. Cette méthodologie du dialogue force d’elle-même les Musulmans à réexaminer et à reconfirmer leur propre identité religieuse. D’un coté plus optimiste, les communications avec l’occident et ses sociétés pluralistes peuvent apporter, individuellement, aux non Musulmans, la connaissance et la compréhension de l’Islam.  

 

MANUEL POUR LE DIALOGUE INTRA RELIGIEUX ET INTERRELIGIEUX. Si les différences entre des personnes de même confession où de confessions différentes sont naturelles, Mohammad Shafiq insiste sur le faite qu’il est plus difficile de mettre en place avec succès un dialogue entre les Musulmans de différentes doctrines que de mettre en place un dialogue interreligieux. Les musulmans restent divisés mais ne veulent pas le reconnaître, ce qui rend plus difficile le dialogue intra-religieux pour les leaders. En général, beaucoup d’imams ne sont pas entraînés aux règles et aux codes (adab) pour discuter dans ce type de dialogue. Les autres communautés religieuses ont depuis longtemps acquis l’expérience de l’engagement intra-religieux. Ils ont évolué en pratiquant la technique de ce dialogue et sont donc plus enclin à s’ouvrir et écouter les autres. Les auteurs illustrent plusieurs principes de directives coraniques décrites à la page 23 : des techniques de communications qui pourraient être enseignés en direction des musulmans comme être polis et s’éloigner de la haine, parler avec douceur, ne pas médire sur autrui ni des autres religions, proscrire la colère et être tout pardon, patient, équitable et respecter la dignité humaine.

Pour qu’un dialogue intra-religieux réussisse, les Musulmans ont intérêt à développer ces compétences fondamentales. Si pour les communautés vivant dans l’Ouest, le dialogue interreligieux devient une nécessité, le dialogue intra-religieux l’est encore plus. Elle garantit une meilleure cohérence entre Musulmans et apporte l’Unité surtout en ce qui concerne la solidarité musulmane. Une bonne organisation des Musulmans sera plus respectable et aura plus d’impact, lors des dialogues interreligieux, qu’une communauté désorganisée.

 

Les auteurs demandent aux leaders de ces rencontres d’avoir toujours en tête qu’ils sont, avant tout, les représentants de l’Islam et de son prophète qui enseigne une attitude positive. Leurs comportements doivent être le reflet des ces principes. Il est donc essentiel, pour fonder de bonnes bases, d’avoir une bonne éducation (adab) et de bonnes manières. Pour les aider, il existe un manuel, en dix commandements, du dialogue interreligieux publié par Léonard Swidler (Temple University, Département of Religion) dont les détailles peuvent être lus à la page 25. Le même type de manuel existe aussi du coté musulman, en cinq commandements, écrit par Isma’il R. Al-Faruqi (professeur de M.Shafiq et pionnier de ce type de dialogue).  

Qui sont les Mu’tazilites ? “AHL AL ‘ADL WA AT TAWHID”

Irak

Irak

On ne peut étudier la pensée islamique sans avoir pris connaissance de la pensée Mu’tazilite. Cette école de pensée fut les prémices d’une pensée responsable, à l’origine de la première école théologique de l’Islam, le Kalam. Ce voyage dans le temps est capital pour tenter de comprendre l’évolution de la pensée musulmane depuis sa genèse. L’enjeu pour « ces hommes très pieux qui s’étaient retirés des plaisirs de la vie », était de poser le fondement d’un dogme islamique qui fait, aujourd’hui encore, couler beaucoup d’encre sur des interrogations contemporaines liées à la place de l’homme dans la création et de ses limites sur sa raison humaine.

Faut-il limiter la raison pour ne pas sombrer dans les passions (sous entendu, bas instincts) ? Ou faire le choix, comme l’ont fait les Mu’tazilites, à ne pas la limiter et prendre en compte toutes les données scientifiques de son époque, aux réflexions intellectuelles et pour l’interprétation du Coran ? La connaissance de Dieu pour « sonder » Sa volonté reste primordiale pour l’homme. Dieu dit : « Que s’ils ne peuvent te répondre, alors sache qu’ils ne font que suivre leur passions. Qui s’égare plus loin que ceux qui suivent leurs passions, sans nulle guidance de Dieu ?… » ; « Oui, Nous avons fait que les atteignît la parole, dans l’espoir qu’ils réfléchiraient. »[1]. Cette prise de conscience est d’autant plus justifiable qu’aujourd’hui deux civilisations, deux fonctionnements de pensée s’opposent. La pensée occidentale d’un côté, où la raison a pris le pas sur la civilisation islamique mais qui a aussi étouffé la spiritualité en substituant la raison humaine à Dieu ; Et le constat en l’état de la pensée islamique -décelant très tôt les dangers d’une raison à outrance- à tort ou à raison, s’est refermée, en réaction, sur son patrimoine. Ce renfermement a eu pour conséquence l’empêchement d’une pensée créatrice qui fait défaut dans la pensée moderne. Dieu nous dit pourtant : « Il n’est au pouvoir d’aucune âme de croire, si ce n’est sur licence de Dieu. Et Dieu jette l’opprobre sur ceux qui se refusent à la raison. »[2]

Génèse

L’origine du Mu’tazilisme s’est établit dès le début de l’Islam. Son histoire débute au VIIIème siècle et disparaît au XIIIè siècle. La dénomination de Mu’tazilite vient de l’arabe, mu’tazilah et du participe d’I’tizalah, « se séparer ». Elle était donnée à tous ceux qui ne prenaient pas partie, et qui se sont donc retirés de la communauté musulmane en se mettant « à l’écart »[3]. Dès les premiers temps du Khalifa, en particulier après l’assassinat du troisième khalife ‘Uthman et pendant le règne de son successeur ‘Ali, des guerres sanglantes sont apparues, conséquence des rivalités politiques qui opposaient la communauté musulmane entre partisans d’’Ali et ceux qui voulaient venger la mort d’’Uthman. La confusion envahissait les esprits quant à la culpabilité de l’un des camps et à propos du statut de fasiq. Il s’agissait de savoir si un musulman, commettant une faute grave (kabira), était mécréant. Sur cette question deux sectes se formèrent les Murjites et les kharajites.[4] Pour l’opinion générale le fasiq n’est pas un infidèle (kufr). Conformément aux textes du Coran, il correspondrait à celui qui nie la prophétie et ne reconnaît pas l’existence de Dieu. C’est au milieu de ces troubles et de ces divergences d’opinions que les Mu’tazilites firent leur apparition. Lorsque leur chef de fil, Wassil ibn ‘Atta s’opposa à son maître Hassan al Basri à propos de ce débat en énonçant : « Je dis que celui qui commet une mauvaise action majeure n’est ni croyant ni mécréant. Il est entre les deux positions ». Il quitta le cercle d’Hassan al Basri, se retira dans la mosquée, suivi de ceux qui se rangeaient à ses idées. 

Le Tawhid

Les Mu’tazilites référence absolue à l’Unicité de Dieu et à Sa Justice divine, (ahl al ‘adl wa al Tawhid) reste les initiateurs du Kalam. Elle permit ainsi d’élaborer le Dogme musulman le plus important qu’est le Tawhid. Grands défenseurs de l’Unicité absolue (Tawhid) contre les théories trinitaires chrétiennes, les Mu’tazilites se dotaient intellectuellement, de rationalisme, de logique et de philosophie, dans l’objectif d’un dialogue ouvert avec l’autre pour développer une théorie scientifique de la ‘Aqida. A cette époque en effet les Tawhidites s’étaient armés par le Kalam dans le combat contre ceux qui ne croyaient pas à la prophétie de Mohammed (sws). Non seulement envers les Chrétiens mais aussi face aux nombreuses attaques athées, dont ibn Al Rawindi, l’apostat, en était un exemple. Par la suite ils entretenaient des discussions dialectiques intra-religieuses pour protéger l’Unicité Absolue de Dieu. Au départ, c’est en réaction de défense que les Mu’tazilites vont développer une technique de démonstration d’un rationalisme et d’une logique qui peut sembler exagérée mais est, en tout cas, pertinente. Ce fut dans le but de réduire à néant leurs adversaires Chrétiens et certains musulmans qui, pour ces derniers, attachés à la lettre du Coran, auquel ils vouaient un véritable culte, les faisant basculer inévitablement vers l’anthropomorphisme.

Les attributs d’actes d’essence

Les Chrétiens voulant faire accepter le dogme de la trinité aux Musulmans, prirent en exemples trois attributs (sifat), au hasard, de Dieu. Le Vivant, La Parole, Le Sage… Escomptant que les musulmans acceptent que le Vivant, La Parole et Le Sage caractérisent les personnes divines en Dieu, comme l’étaient, dans leur théologie le Père, le Fils et le Saint Esprit. C’est pour contre-attaquer que le Mu’tazilites vont énoncer que les attributs du Divin dans le Coran sont d’essence divine. Ses attributs ne peuvent pas exister séparés de l’essence. Si c’était le cas, ces Attributs seraient éternels comme Dieu, ce qui induit qu’il y aurait plusieurs éternelles. Par conséquent le principe d’unicité absolue n’est plus respecté. Pour les Mu’tazilites, Dieu n’est pas Savant par sa Science, Parole par sa Parole, Sage par sa Sagesse. Ils le sont par son essence. Trois siècles plus tard, évoquant la trinité chrétienne, Averroès, dans son œuvre, le Grand Commentaire Moyen, explique la contradiction qui consiste à penser trois en un : « Par conséquent les Chrétiens se sont trompés en affirmant l’unité dans la substance, et ce n’est pas se soustraire à l’erreur que de prétendre comme ils le font, qu’en Dieu la trinité se résout à l’unité ». Se basant sur les écrits de Saint Basile[6], citant les termes comme ousia (essence) et hupostasis (substrat), renvoyait à la koiné phusis, l’ousia (la nature commune à l’essence) alors que l’hupostasis (substrat) est renvoyé à tel individu déterminé. Ce qui veut dire « que le nom d’Ousia (essence) serve uniquement à désigner la nature commune à tous les individus d’une même espèce ». Dans ce cas, conclut-il, la question est de se demander si le Fils, le Christ, est d’une autre ousia (essence) que le Père ? Averroès fait le parallèle entre Chrétiens et Musulmans (ash’arites[7]) qui se trompent sur la nature de Dieu. A son sens, ils multiplient les essences (al-jawhar) de Dieu et menacent son unité. « Les deux principes (celui des théologiens Chrétiens et Musulmans ash’arites) supposent la composition » Or « tout composé est produit, à moins qu’ils prétendent qu’il existe des choses qui sont composées par elles-mêmes. Mais s’il existait de telles choses, elles passeraient d’elles-mêmes de la puissance à l’acte et se mouvraient elles-mêmes sans moteur ». Les Chrétiens et les ‘Ashariya sont tombés dans le même piège : ils ont séparé les Attributs divin avec l’essence.

Le Coran est-il crée ?

C’est dans cette perspective de trahison du Tawhid que les Mu’tazilites vont parler du Coran créé. Ils ne remettent pas en cause l’origine divine du Coran mais la « divinité » de cette « parole », car cette parole est humaine, sinon, comment pourrions-nous interpréter la Parole de Dieu si cette Parole Eternelle est le Coran ?

Jacques Berque parle « d’inverbialisme », ce qui m’amène à faire un parallèle avec Jésus (psl) qui est la Parole de Dieu et le Coran qui est aussi la Parole de Dieu. Le risque ici est de même nature : « l’inverbialisme » du Coran comme de Jésus. Or, nous savons par le Coran, et plusieurs Hadith[8], que Jésus est un humain, qu’il est en effet depuis plus de deux mille ans, toujours vivants mais qu’il va mourir quand il reviendra sur terre. Preuve qu’il n’est pas éternel car seul Dieu est l’Eternel.[9]

Pour Averroès -pour qui les textes mu’tazilites n’étaient pas parvenus en Andalousie, que par le biais de leurs adversaires- pense que le Coran « incréé» ou «éternel », rendrait impossible la croyance en la contingence. Si le Coran était incréé et éternel, cela induit forcément que se qui y est raconté, comme l’histoire des prophètes juifs, la vie de Mohammed (sws) et de sa jeune communauté aurait été décidé de toute éternité par Dieu. Cette thèse exclurait une délibération humaine et ne donnerait pas la place nécessaire à la responsabilité (Mukallaf) que Dieu a accordée à l’homme dans Sa création. Il est très critique envers les théologiens pour qui les interprétations théologiques n’ont qu’une valeur sophistique. Critique en particulier envers les Ash’arites qui « ont basé un grand nombre de leur doctrines sur du faux car ils nient plus d’une vérité nécessaire, comme la permanence des accidents, l’action des choses les unes sur les autres, l’existence des causes nécessaires aux effets ».

C’est pourquoi Averroès dit que les théologiens[10] présentent des questions spéculatives et « causent l’égarement du plus grand nombre ». Pour lui tout n’est pas dialectisable. On ne posera pas la question théologique de la création de la parole divine. La méthode aristotélicienne, qui interdit de soumettre tout et n’importe quoi à la question, se contentera de dire que du point de vue de l’ouïe, de ce qui est entendu, il n’y a aucun miracle de la parole divine car on peut l’entendre, le comprendre, l’interpréter. On exclura tout ce qui nous éloigne inévitablement d’un consensus théologique. Le Coran est miraculeux du point de vue de sa constitution et cet état n’est pas discutable parce qu’il amène enfin au consensus.

La responsabilité humaine :

Mohammed Iqbal, dans son œuvre « reconstruire la pensée religieuse de l’Islam », critique pourtant sévèrement le mu’tazilisme qui réduit la religion à un ensemble de concepts logiques dénués de contrainte, mais s’accorde complètement avec la thèse énoncée que « le premier acte de désobéissance de l’homme fut aussi son premier acte de libre choix… ». Fakhr al din al Razi,[11] disciple de la pensée d’Avicenne, cherche à concilier le mu’tazilisme à l’ash‘arisme. Se rangeant néanmoins à la pensée de ces derniers, al Razi restait sensible à certains arguments mu’tazilites. Sur la question du rapport de la liberté humaine à la toute puissance divine, il s’accordait à l’affirmation que la responsabilité de l’homme (mukallaf), devant la Loi que Dieu leur prescrit est la preuve que l’homme est libre.

Si Dieu est Juste, le mal ne peut pas être créé par Lui, mais c’est l’homme qui est responsable de ses actes. L’Homme doit assumer ses actes, c’est pour ses actes qu’il sera jugé. Cette conception rationnelle des Mu’tazilites, basée sur le principe de la justice absolue de Dieu à laquelle ils adhéraient corps et âme, les amenèrent à affirmer que l’homme crée ses actes. A leur sens, Dieu ne fait que le bien et Il ne peut créer des hommes infidèles et impies, ni créer des actes de même nature. Même si c’est en Son pouvoir parce que Son pouvoir est absolu, Il ne le fait pas. Ce que Dieu crée c’est le pouvoir d’agir librement chez l’homme. « Si l’homme fait le mal, cela vient de lui-même ». Dieu a crée dès l’origine de l’homme, la capacité de choisir (ikhtiyar). En réfléchissant à cette logique, l’homme pourrait prendre en main son destin et s’incarner dans la création dans « une éthique de l’action et y produire la transformation désirée en reconnaissant la volonté de son maître le tout puissant »[12]. Chez les Mu’tazilites, l’idée de liberté et de justice divine purifie Dieu de tout mal. ‘Omar a dit : « fuir le destin de Dieu vers un autre destin » ou comme le dit aussi Ibn Qiyam al-Jouzia[13] : « l’Homme croyant n’est pas celui qui se soumet au destin, mais celui qui combat le destin pour un meilleur destin, préférable aux yeux de Dieu ». On ne les a pas traités d’incroyance ! Dans le cas contraire, l’homme reste dépendant de la conjoncture historique, dans l’esprit qu’il n’y peut rien. Il ne lui reste qu’à s’accrocher au Coran et à la Sunna et à ce que les Savants ont dit. Pour cet homme là, le seul moyen d’échapper à la malédiction divine, c’est de prier Allah pour ne pas être oublié dans l’arche de Noé.

Les Ash’arites disent que toutes les actions en relation avec Dieu sont bonnes ; s’il en était ainsi, il n’y aurait pas de bien en soi, mais seulement un bien par décision divine ! Par conséquent il n’y a pas de place pour la délibération humaine et pour la capacité à choisir ce qui est bon par sa conscience en relation avec Dieu. Ils s’opposent ainsi aux Mu’azilites à propos de la responsabilité humaine. Contrairement aux sunnites, les Mu’tazilites, disaient que le fait même de faire volontairement un acte strictement interdit fait quitter l’islam.

La grande rupture sur le concept de la Justice divine

Les Mu’tazilites reprochent à l’Ash’arisme d’avoir donné raison à la masse en colère par profit et opportunisme en élaborant un « syncrétisme » (mélange de doctrines). Cette critique est justifiée du fait qu’al Ash’ari, Mu’tazilite avec les Mu’tazilites jusqu’à l’âge de 41 ans, intervient et reprend l’orthodoxie à son propre compte. Al Ach’ari entame sa rupture avec sa propre école, au moment où ses coreligionnaires furent sacrifiés par Mutawakil[14]. Ce khalife, succédant au pouvoir dans un climat de tensions telles, qu’il n’avait d’autres possibilités que de donner raison à la masse en colère. Des rébellions sévissaient de toute part. Ibn Hanbal[15] attaque les Mu’tazilites sur la thèse de la création du Coran et sur les attributs divins. L’ash’arisme eu le génie de réunir toutes les doctrines d’où l’appellation de « juste milieu »[16]. L’Ash’arisme arrive et permet de calmer tous les mécontents de l’inquisition ‘Abbasside (minha). Il faudra attendre une cinquantaine d’années pour que la nouvelle doctrine remplace définitivement l’ancienne. La vrai rupture est consommée, -on ne le cite que trop rarement- quand Hassan al Ash’ari pose la question piège pour laquelle Juba-î, son grand maître Mu’tazilite, n’a pas donné de réponse. Cette colle qu’Ash’ari pose à Juba-î, selon les chroniqueurs, se rapporte au concept de la justice divine (‘Adl). Al Ash’ari posa la question ainsi : Trois frères se trouvant dans l’haut delà ; l’un, par ses œuvres, est récompensé par Dieu et va au Paradis ; le deuxième, par ses mauvaises œuvres, va en enfer ; le troisième meure jeune, il se retrouve dans une sorte de limbe que les Mu’tazilites appelle « Manzila bayna mazilatayn », la demeure intermédiaire c’est-à-dire un état intermédiaire entre le paradis et l’enfer. Ainsi, on pensera que l’exigence de la doctrine mu’tazilite de la justice divine, fondée sur la raison, est respectée dans la destiné des trois frères. Al Ash’ari réplique à cette thèse : « pourquoi le troisième frère n’irait pas rejoindre son frère au paradis, puisqu’il est parti trop jeune et n’a en cela pas commis de péché ? » Juba-î lui répond qu’il doit s’estimer heureux de n’avoir pas subi le sort de son frère en enfer. Dieu, par son Omniscience, lui aura épargné l’enfer. Si Dieu l’avait laissé grandir il aurait été un pécheur. « Mais donc », faisant parler le second frère, qui s’adresse à Dieu : « pourquoi ne m’as-tu pas rappelé à toi, quand je n’étais qu’un enfant ? ». L’histoire dit que rendu perplexe, Juba-î n’a finalement pas donné de réponse.

C’est l’une des raisons principales qui a précipité, cette école de pensée à sa perte. L’élève supplante le maître : Abu’l’Hassan Al Ash’ari, en grand vainqueur, devient le fondateur de l’Ash’arisme, pensée sunnite majoritaire, jusqu’à nos jours. Mais, il est faux de croire que la pensée Mu’tazilite a disparu définitivement du patrimoine islamique. On entendit encore longtemps parler des Mu’tazilites par les polémistes d’écoles qui combattaient leurs thèses. Elle a été religion d’Etat sous le khalifat ‘abbaside durant trois règnes[17]. Cette doctrine va néanmoins disparaître définitivement de la scène politique au XIIIè siècle, mais elle ressuscitera à l’aube du XXème siècle avec le mouvement réformiste de la Nahda qui remettra au goût du jour leurs thèses pour tenter le renouveau de la pensée musulmane par Sa réforme profonde. Celle-ci ne pourra réussir que par son autocritique : qu’est-ce que nous avons fait ou laisser faire pour que l’Islam aujourd’hui subisse les pires critiques ? C’est de notre responsabilité que de chercher à comprendre ce qui s’est passé quant à la pensée musulmane, si créatrice dès ses débuts, et durant des siècles, se voit figée à ce point. Si nous restons les « imitateurs du taqlid » de penseurs d’un passée très éloignés de nos préoccupations modernes, nous risquons de perdre le pacte par lequel Dieu a honoré l’être humain de « Khalife fil ard (lieutenant sur Terre). De la pensées et des littératures de ces savants sacralisés, une étude scientifique et rigoureuse devra être faite, particulièrement avec raison. C’est à partir de ce dernier constat que Dieu nous avertit : « Mon engagement ne s’applique pas aux injustes »[18] parce que « Allah jette l’opprobre sur ceux qui se refusent à la raison »(2).


[1] Coran, traduction française J. Berque : XXVIII : 50 et 51

[2] Coran X : 100

[3]Terme repris de Tabari, Chronique des Prophète et des rois, Trad. Hermann Zotemberg p. 801

[4] Murjites considèrent que l’homme n’est pas mécréant, même s’il fait un acte de désobéissance à Dieu. C’est l’amour de dieu qui prime. Les kharajites, plus extrêmes, considéraient que le fasiq est un mécréant

[5] Première école de théologie spéculative

[6] Contemporain de Thémistius IVème s.

[7] Abu’l’Hassan Al Ash’ari : citée plus bas. Fondateur de l’école ash’arites, pensée sunnite de l’orthodoxie musulmane.

[8] Dires du Prophète Mohammed (sws), tradition prophétique.

[9]Selon un Hadith Mutawatir narré par une multitude de personnes rapporté par Abu Houraya, « Jésus vivra 40 ans sur terre et qu’il mourra vers 77 ans »

[10] Sous-entendu les Mu’tazilites et les Ash’arites

[11] mort en 1228

[12]Ismaîl al Faruqi dans Al Tawhid, philosophie du monothéisme musulman, trad. J.L. Bour Ed. ITTT France, Paris,2006

[13] Imam al-Jouzia (m.1350) élève d’ibn Taymyyah, hanbalite

[14] 10ème khalife ‘abasside, règne en 847.

[15] L’Imâm Ahmad Ibn Hanbal, Né en 736, théologien, jurisconsulte et traditionnaliste musulman, une des 4 écoles sunnites porte son nom, l’école Hanbalite. Il fut persécuté et emprisonné pour s’être opposé aux Mu’tazilites.

[16] Ce concept du juste milieu est repris du Mu’tazilisme à ses origines.

[17] Sous Mamun (813-833), Mu’tassim (833-842) et Watiq (842-847)

[18] Sorate II : 124